QUE LA CONSCIENCE SOIT AVEC NOUS !

DE OLIVIER BARBARROUX

« Tu dois désapprendre tout ce que tu as appris ». Cette prescription est prononcée par maître Yoda à son nouveau disciple Luke dans l’Empire contre-attaque. C’est un principe premier pour tout padawan qui découvre la Force comme pour tout apprenti sage cherchant la Vérité. Le Jedi Skywalker comme le philosophe Descartes ont, tous les deux, fait table rase de leurs savoirs passés avant d’incarner une nouvelle connaissance. Pour ceux qui désirent percevoir le monde et penser l’existence sous un regard neuf c’est une nécessité disciplinaire. Sachant que « l’œil ne voit que la surface des choses », Jedi et philosophe interrogent les certitudes munis de la lumière aiguisée du questionnement. Au risque de rester plongé dans l’ombre de l’ignorance comme le contrebandier Solo qui s’enorgueillit « de n’avoir jamais rien vu qui pourrait (lui) faire croire à une force puissante qui contrôle tout », nous pouvons suivre les disciples de la sagesse dans le dépassement de cette attitude confortable et se laisser bouleverser par notre étonnement face à l’énigmatique Force.  « Energie qui nous entoure et nous pénètre » et « lie la galaxie en un tout uni » la Force est une alliée mystérieuse. À l’œuvre, elle nous plonge dans une perplexité profonde. Et pour cause, Jedi comme Sith qui en ont une souveraine maitrise déjouent les règles physiques de la matière en communiquant par télépathie ou après leur mort. Tels les sbires de l’Empire, nous pourrions ne pas croire à ces prodiges de « l’ancienne religion », les ridiculiser et les anéantir sous un tir dévastateur de laser rationaliste. Pour autant la Force et ses « miracles » cinématographiques, sont du merveilleux pour l’œil qui peuvent faire l’objet d’une réflexion sur notre réalité, nous amener à sonder nos perceptions communes et déconstruire nos représentations actuelles.

Ainsi à travers le mythe nous interrogerons le concept de Force, « cette sorte de fluide crée par tout être vivant » et nous le rapprocherons à celui de Conscience au sens de courant de conscience ce « flux au sein duquel l’expérience continue forme les états de conscience et l’étoffe du monde (1) » proposé par le philosophe américain William James. Comme Luke ou Anakin prenant conscience de la Force, pouvons-nous appréhender sous un nouveau jour la force de la Conscience ?

Tout d’abord, nous verrons en quoi Force et Conscience sont deux concepts qui s’articulent avec proximité ou distance. Puis nous nous intéresserons aux approches plus audacieuses du philosophe William James, des docteurs Jean Jacques Charbonnier ou  Pim Van Lommel ou du physicien Philippe Guillemant qui ne réduisent plus la conscience au « cogito ergo sum » cartésien ou à une activité spécifique du cerveau, mais comme « quelque chose de plus vaste qui nous entoure et nous relie » et qui fait alors de la Conscience une Force nouvelle.

Nous verrons alors en quoi Force et Conscience peuvent être pensées ontologiquement comme essence, et qu’en ce sens elles sont des champs d’investigation à la fois mesurable et incommensurable mais propices au réenchantement du monde.

 

 

 

I. Forces mécaniques et consciences neuronales

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces mots sont ceux d’un être à l’œil doux et au poil hirsute. Son immense savoir sur les mystères de l’univers est incontesté. Ni vert, ni verbalisant à l’envers, il se prénomme Albert. Einstein et Yoda partagent ce regard espiègle et une vision ressemblante au sujet d’une force incommensurable.

 

Pour Einstein, dans une lettre qu’il aurait écrit à sa fille Lieserl, c’est l’Amour (2) . Pour Yoda c’est la Force ! Relevons qu’Elle porte la majuscule comme d’autres portent la pourpre ou la bure. A la mesure de sa dimension magistrale, la Force est dans la saga Star Wars, incontournable et fondamentale.

Mais qu’elle est cette Force ? Pour les initiés comme le Jedi Obi-Wan Kenobi, la Force est une « sorte de fluide crée par tout être vivant, elle est une énergie qui nous entoure et nous pénètre et qui maintient la galaxie en un tout unique. » Pourtant au-delà de nos moines guerriers, les voies de la Force semblent impénétrables. De tous côtés, nombreux sont ceux qui s’efforcent de la nier. Repoussée comme « croyance à la noix » par « le gentil vaurien » Han Solo, la Force est tout autant démystifiée par les dignitaires du côté obscur qui voient en Elle une primitive « sorcellerie » « d’une ancienne religion » tombant en désuétude. Contrebandier comme généraux de l’Empire se retrouvent alors unis pour dénigrer la Force et lui préférer les forces mécaniques d’un pistolet blaster ou d’un géocide laser. Ces armes de hautes technologies utilisent les forces découvertes et manipulées par la science : Force de gravité, force électromagnétique, force forte et force faible sont à l’œuvre dans la nature. Elles animent les atomes, ces particules élémentaires faussement indivisibles, qui composés de protons et de neutrons forment un noyau autour duquel tourne un électron dans le vide. Ces forces que décodent les langages mathématiques sont intrinsèquement du côté de la physique comme données élémentaires de l’univers et constituant la matière. Elles actionnent notre monde moderne et technologique comme celui de Star Wars et ces emblématiques robots BB8, R2D2 et C3PO.

Cependant nos comiques de métal ne sont pas que de vulgaires boites de conserves animés mécaniquement. La pugnacité de BB8, le courage d’R2D2 et les angoisses récurrentes de C3PO proviennent d’un fonctionnement cognitif complexe dont l’expression d’un langage et de diverses émotions en sont les ressorts. Ainsi il y a longtemps dans une galaxie lointaine très lointaine, les progrès de la science furent suffisamment significatifs pour élaborer des machines si perfectionnées qu’elles deviennent conscientes.

 

De nos jours, dans notre voie lactée, le physicien au CNRS et expert en Intelligence Artificiel Philippe Guillemant affirme que « la plupart des chercheurs pensent que lorsque nous créerons un système suffisamment complexe la conscience émergera naturellement. (3) » Nous voici face au « problème facile de la conscience (4) » et au défi que tente de relever les neurosciences : Découvrir comment émerge la conscience. Mais avant tout chose, qu’est-ce que la conscience ? Difficilement exprimable, elle est un phénomène psychique où l’individu à une expérience subjective, où il « ressent » quelque chose.

 

Pour le neurologue Lionel Naccache, la conscience est cette « capacité de nous rapporter subjectivement nos propres états mentaux, […] Le néologisme “rapportablilité” offre une définition de la conscience dont la spécificité ne fait pas débat. (5) »  Ainsi malgré certains doutes légitimes, le Gungan Jar-Jar bings ou tout Ewok accède subjectivement, comme nous, à sa propre expérience de vie, se la représente d’une façon ou d’une autre comme beaucoup d’autres êtres vivants (6) . Ainsi de la manifestation de la conscience émergent des consciences (7) au sens où chacun a priori produit une conscience singulière en tant que « phénomène mental propre au sujet et incommunicable en tant que tel à autrui. » Cette production de conscience comporte-t-elle un siège ? ce siège est-il dans le cerveau ? Partant du postulat que le cerveau en serait la source, les neuroscientifiques cherchent à comprendre comment la conscience est le produit de l’activité cérébrale. Se reposant sur son anatomie, le cerveau serait comme “un ordinateur” (8) une machine biologique dont on recherche les processus de fonctionnements, les connections, les pièces qui forment « une structure suffisamment complexe pour qu’émerge une propriété nouvelle. »

Pour Lionel Naccache il est possible « d’observer la conscience dans le cerveau (9) » en repérant les caractéristiques neuronales propres à nos états conscients ». Dans les grandes lignes, ces observations dévoilent que l’état d’éveil est nécessaire à la conscience, mais que ceci n’est pas suffisant (10) et que le cerveau va être aussi « le siège d’une conversation neuronale entre des régions distantes du cortex ». C’est ce qu’on appelle « l’espace de travail conscient » :

Un réseau vertical de neurones au fonctionnement automatique, engagés dans des fonctions spécifiques (vision, audition, évaluation, attention etc.) et un réseau horizontal de neurones à axones longs qui contribue à l’intégration de ces multiples activités dans un espace de travail commun (11)

On a découvert aussi la présence “de neurones géants” (12) qui pourrait être impliqués dans l’émergence de la conscience. Mais « cette conclusion est très spéculative » pour le Pr Fabrice Bartolomei, chef de service de neurophysiologie clinique à l’hôpital de la Timone à Marseille car « relier une structure anatomique à une fonction est toujours délicat (13)». Lionel Naccache abonde dans ce sens « le cerveau comporte des signatures physiologiques de la conscience, c’est un fait. Mais qu’il soit suffisant à produire l’intégralité de l’expérience consciente, voilà qui est beaucoup moins certain (14) ».

Il en est de même avec la Force, nous ne pouvons limiter sa conception aux midi-chloriens. Même si nous ne pouvons nier ces micro-organismes qui apparaissent dans la prélogie comme ceux qui vérifient scientifiquement la présence de la Force chez un être vivant, en l’occurrence le jeune Anakin Skywalker, il n’en reste pas moins que ceux-ci restent limités comme source sur ce qu’est la Force et son essence.

A décomposer la Force en midi-chloriens comme la conscience en neurones ne réduisons-nous pas le tout à la somme des parties ? De ce fait nous faisons face à un nœud problématique similaire entre Force et Conscience qui est que l’approche scientifique veut comprendre et mesurer ce qui se passe physiquement dans la production d’un phénomène non physique et semble nous éloigner de leur nature radicale, leur entité ontologique.

 

II. « Tache d’Oublier ton être conscient … » ou comment prendre conscience de la Force ou de la force de la Conscience !

Qu’est-ce que le peuple peut bien entendre de la connaissance ? Que veut-il, quand il veut de la connaissance ? Rien d’autre que ceci : ramener quelque chose d’étranger à quelque chose de connu. Et nous autres philosophes […] notre besoin de connaissance ne serait-il pas justement ce besoin du déjà connu ? La volonté de trouver parmi tout ce qu’il a d’étranger, d’extraordinaire, de douteux, quelque chose qui ne soit plus pour nous un sujet d’inquiétude ?

Dans le gai savoir, Nietzsche ironise au sujet de tous ceux qui ambitionnent de comprendre l’inconnu mais se rendent inaptes de saisir la nouveauté, l’originalité qui se présente à eux du fait de croyances limitantes qui les ramènent au « déjà connu ». Ainsi s’engager dans des recherches sur la conscience en spéculant qu’elle est seulement une activité anatomique de notre fonctionnement cérébral peut être considéré comme une erreur fondamentale qui maintient le voile sur la nature singulière du phénomène. De ce fait, notre réflexion conjointe sur Conscience et Force nous permet de nous extirper de cet a priori scientifique matérialiste. Elle nous place à l’intersection entre science, philosophie et religion et nous plonge dans un questionnement métaphysique au sens radical du terme, de ce qui est au-delà des réalités physiques matérielles, en interrogant la nature immatérielle, l’essence, l’ineffable, l’insondable réalité des deux notions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour la Force, Sa nature métaphysique est une évidence. Pour tout Jedi ou Sith qui se respectent Elle incarne la connaissance suprême. Incommensurable Elle peut battre la mort. Selon la légende racontée par le chancelier Palpatine à Anakin sur Darth Plagueis « le sage », sa maîtrise peut « influencer les midi-chloriens pour créer la vie » et finira donc de faire basculer Anakin du côté obscur, voulant sauver Padmé d’une mort présagée. Impalpable, la Force se conceptualise « comme une énergie permettant d’expliquer l’univers et le fonctionnement de l’individu (15)». Elle est ce principe ontologique, en tant que source première de toute chose qui est et Elle nous accompagne nous relie tout un chacun et nous élève. « Car mon allié est la Force. Et c’est des alliées la plus puissante. (…) son énergie nous entoure et nous lie. »

En ce sens la Force est aussi religion au sens étymologique « religare » qui signifie relier et en cela elle est aussi une croyance porteuse de vérité supérieure, d’action morale car pour Maz Kanata « si tu fermes les yeux, tu pourras la ressentir, la lumière, elle a toujours existé, elle te guidera » et de foi donc de confiance en la Force comme pour le guerrier aveugle Chirrut, dans Rogue One, A Star wars story. La Force se confirme être le sujet essentiel de la saga à travers l’approfondissement d’une meilleure connaissance de son essence. Que ce soit du côté obscur ou « lumineux » Elle est la trame qui s’incarne dans nos différents héros en vue d’un seul but, d’un unique dénouement annoncé dans la prophétie, Son équilibre.

De la Conscience, la nature métaphysique est plus énigmatique. Pourtant la Conscience retrouve la Force comme expression d’une possibilité immatérielle, d’un pouvoir évanescent qui donne discernement et connaissance du monde. La Force comme la Conscience ouvre l’éveil de la perception, et permet une connaissance éclairante de ce qui est, une représentation plus ou moins adéquate de l’univers qui nous entoure et auquel nous participons. L’étymologie latine de conscience « cum scientia » rappelle qu’elle est un état « avec connaissance », connaissance de « l’objet par le sujet. »

Le philosophe Husserl étoffe cette définition en précisant que « Tout état de conscience en général est en lui-même conscience de quelque chose ». Le fait d’être conscient c’est donc avoir connaissance de quelque chose. Illustrons cela avec l’exemple du premier entrainement de Luke au sabre laser dans le Faucon Millenium. La conscience de Luke a connaissance d’un objet qui lui apparait, en l’occurrence un robot tirant des lasers qu’il doit parer. Luke vise à s’en protéger et manie son sabre dans l’intention de se défendre des tirs. Husserl dirait que sa conscience vise l’objet, elle est intentionnelle dans son sens où la conscience est en permanence porteuse d’une intention (16), elle est en mouvement vers quelque chose d’autre qu’elle-même. Mais remémorons-nous le premier précepte de son maitre Kenobi qui, en lui mettant un casque à visière qui l’aveugle, lui conseille : « Tâche d’oublier ton être conscient et agit par instinct, l’œil ne voit que la surface des choses, ne t’y fit pas. » Ainsi par le conseil de ne pas se fier à son sens de la vue Obi Wan rejoint le maitre à penser d’Husserl, René Descartes.

Le père de la pensée moderne occidentale considère lui aussi que « nos sens nous trompent quelque fois » et ainsi nous invite à rejeter « comme fausses toutes les raisons que j’avais prises auparavant pour démonstrations » Tous deux remettent en doute notre capacité à évaluer avec justesse le réel et ainsi nous incite à suspendre notre jugement pour ne pas s’y fier à ce que nous voyons. Ce doute sera salvateur chez Descartes et l’amène à formuler son illustre « cogito ergo sum », « Je pense donc je suis. » Le fait de douter, c’est penser. Cette pensée dubitative nous fait éprouver la conscience, notre conscience de soi et prouve alors notre existence humaine. Ainsi, « Je pense, j’existe » est la preuve pour Descartes qu’en tant que sujet réfléchissant ce dont j’ai connaissance vérifie ma présence au monde, mon identité de sujet et de « substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser. (17)». Mais ici remarquons que la conscience se limite à la conscience de soi, comme « capacité d’auto-réflexion d’un sujet vivant capable de retour sur lui-même et par un tel retour, de mémoire ainsi que d’organisation (18) ». Mais là où Descartes se contente pourrait-on dire du cogito comme « évidence indubitable » et en fait un principe de philosophie, Obi-Wan poursuit et bat en brèche cette affirmation.

En tachant « d’oublier son être conscient » Obi Wan inspire Luke dans le dépassement de sa pensée et la visée de celle-ci. Car la conséquence de cette intentionnalité de la conscience est que la conscience ne peut véritablement se saisir elle-même. Que Luke se focalise sur le robot laser (19) ou cherche à se connaitre, sa conscience ne peut que s’échapper à lui et donc à elle-même. Il ne peut avoir accès à la conscience pure, indépendante d’un état de conscience (20). Sauf si il lâche son être conscient et agis par « instinct » ou par « intuition » (21). Pour Maitre Kenobi, Luke entrera, et nous avec lui « progressivement dans un autre univers. » Cet univers c’est la Force qui « baigne toutes les créatures vivantes et se diffuse à travers elle » auquel se confond la Conscience qui ne serait se limiter à la conscience solipsiste, qui fait du « sujet pensant la seule réalité acquise avec certitude par lui-même » (22) mais à une conscience plus vaste : pour l’auteur de la physique de la Conscience Philippe Guillemant « nous sommes tous la même conscience qui s’exprime de manière différente, à l’intérieur de véhicules complètement différents. (23)» 

Oublier son être conscient, c’est se déposséder de ce que l’on pense ou croit savoir, c’est permettre véritablement à la Force comme à la Conscience d’exister, c’est à dire étymologiquement de se manifester et se montrer à travers une expression de l’être, un phénomène vitaliste. C’est ce qui fait qu’un Jedi doit « sentir la Force filtrer à travers son esprit » comme nous pourrions sentir la conscience par une pratique de l’attention, une méditation nécessaire pour être receptif « à ce qui se produit en nous et autour de nous sans attribution émotionnelle ni jugement intellectuelle » (24). Ainsi le Jedi perçoit qu’il n’est pas intrinsèquement l’auteur des choses mais seulement un passeur de cette force vitale, un acteur passif de la Force comme serait un taoïste immergé dans le Tao, « ce principe et ce mouvement fondamental animant et régulant l’univers. (25)» Si sur Dagoba, Luke n’arrive pas à soulever son X-wing des marécages c’est parce qu’il pense qu’il n’est pas capable en tant que sujet de soulever le vaisseau. Or Luke « ne comprend pas que soulever le vaisseau ne saurait être un projet personnel puisque c’est la Force qui soulève le vaisseau » (26) la Force n’est pas Luke comme le « je » conscient n’est pas la Conscience. La Force traverse le Jedi comme la Conscience traverse le sujet comme continuité de l’existence. A tout ceci pourtant nous n’arrivons pas à y croire…Et c’est pourquoi nous échouons, avec fulgurance Yoda nous le rappelle.

 

III. La Force de la Conscience, au-delà de mort ?

« Un vieil ami a appris le chemin de l’immortalité » À la fin de l’épisode III Yoda informe Obi Wan que son ancien Maitre Qui-Gon Jinn a trouvé le moyen de revenir d’entre les morts. Obi-Wan et Yoda le suivront sur cette voie de la maîtrise de la Force et pourront continuer à communiquer soutiens et conseils par télépathie (27) ou à apparaître tel un hologramme à leurs anciens padawans. Par leurs disparitions physiques peu orthodoxe, qui les amènent à se volatiliser littéralement, les Jedis ont ainsi franchi le Rubicon de l’éternité. Ils brisent les frontières connues de la matière et les transcendent pour mieux revenir comme entités immatérielles et âmes conscientes. Ils font donc l’expérience de la mort mais pas au sens où nous l’entendons habituellement comme cessation de la vie mais comme s’il y avait de la vie après la vie pour reprendre le titre de l’ouvrage du philosophe et médecin Raymond Moody. Fantastique dans la saga, cette vie après la mort était jusqu’alors pour nos esprits cartésiens estampillée comme croyance religieuse ou folklore primitif sans fondement. Aujourd’hui elle apparait plausible et explicable à travers les Expériences de Morts Imminentes (ou provisoires). Une EMI est un état modifié de conscience survenu dans un court laps de temps présent entre la cessation des fonctions vitales et la reprise de ces fonctions. Pour le philosophe Ervin Laszlo ces EMI nous interrogent :

les signes indiquent que l’expérience consciente peut se poursuivre, sous certaines formes, non seulement quand les fonctions cérébrales stoppent mais aussi en leur totale absence, lorsque la personne est irréversiblement morte.

À travers le monde, il existe des milliers de témoignages de personnes ayant été diagnostiqué «mort clinique » attestant l’arrêt du fonctionnement cérébral et cardiaque. Ces « experienceurs » comme on les nomme expérimentent l’arrêt complet du fonctionnement cérébral et aussi une expansion de conscience.

Vous n’imaginez pas à quel point l’établissement scientifique se sent aujourd’hui menacé par le fait que le paradigme matérialiste soit véritablement en train de s’effondrer. Pourtant, si la culture scientifique veut vraiment devenir favorable à la vie, elle doit prendre en compte ce fait. (28)

Cet hermétisme scientifique enorgueilli de son rationalisme vieillissant ne date pas d’hier. Déjà le psychologue américain et père de la philosophie pragmatiste avec Peirce, William James s’agaçait du « grand scandale scientifique » qui consiste à « laisser tant d’expériences humaines risquer un sort incertain entre, d’une part la tradition vague de la crédulité, et d’autres part la négation dogmatique généralisée . (29)» Ainsi élaborant différents protocoles expérimentaux cet avant-gardiste ne réduisait pas la conscience à l’activité du cerveau. Dans Les principes de psychologie, il développe l’idée de courant de conscience « le stream of consciouness ». L’esprit de tout un chacun n’est pas « isolé dans un corps, mais à la manière d’un flux au sein duquel l’expérience continue forme les états de conscience et l’étoffe du monde. (30)» Les tenants contemporains de cette conception de la conscience considèrent que la science n’a pu à ce jour démontrer que la conscience est le produit de notre cerveau. L’incomplétude des explications « matérialistes » permettent d’envisager une autre approche qui elle en revanche a de plus en plus d’arguments et de preuves en sa faveur et valide l’idée d’une expansion de conscience et d’une conscience plus vaste non local (31). À partir de ces hypothèses et ces recherches (32) le docteur anesthésiste réanimateur français Jean Jacques Charbonnier ou le médecin neérlandais Pim van Lommel abondent dans le même sens.

Je suis convaincu sur les bases de mes recherches sur les expériences de mort imminente que la conscience n’est pas le produit du fonctionnement cérébral. Le cerveau a une fonction facilitatrice, mais non productrice de la conscience (...) Celle-ci est en dehors de notre espace-temps. Seuls les organismes vivants peuvent être des interfaces avec un aspect non local ; au moment où l’organisme meurt, son aspect physique prend fin, mais sa conscience est toujours disponible à un autre niveau »

Ainsi la réalité rejoindrait la fiction. Ce qui dans Star Wars était un enchantement de la Force ou un pouvoir surnaturel de Jedi serait en réalité, de la nature ignorée, par méconnaissance innocente ou rigidité crasse, inexploré par crainte de l’inconnu. Ce qui est certain c’est que ce cette conception de la Conscience bouleverse radicalement notre approche du monde et de nous-même. Nous faisons face à un changement de paradigme, à une nouvelle révolution copernicienne. Envisager que la conscience n’est pas le produit du cerveau mais qu’il en est le facilitateur ? le catalyseur auquel les êtres vivants peuvent se connecter pour en tirer par exemple des informations réenchante le monde.

Si la Conscience est cette Force illimitée, ce flux incommensurable, elle appartient à la dimension profonde du cosmos et doit impérativement nous interroger sur notre spiritualité ou son absence. Si la mort n’est plus la fin de la vie, mais une dématérialisation, une transformation charnière, une métamorphose intermédiaire à l’existence ou seulement la disparition de notre aspect physique et que conscience nous redeviendrons conscience, nous sentons résolument avec Ervin Laszlo que « l’on n’est pas un être provisoire. On a quelque chose qui reste. On a une responsabilité au-delà de la vie actuelle. (33)» 

Ainsi va la Conscience.

C’est une composante primordiale et fondamentale de l’univers, c’est la conscience qui détermine qui nous sommes ainsi que notre expérience du monde, que nous avons un corps mais que nous ne sommes pas ce corps, que nous n’avons pas une conscience mais que nous sommes cette conscience (34).

Ainsi va la Force. « Nous sommes des êtres illuminés pas une simple matière brute. Tu dois sentir la Force autour de toi, ici entre toi, moi, le rocher, partout. » Ainsi va la Vérité. « Toute vérité franchit trois étapes, d’abord elle est ridiculisée, ensuite elle subit une forte opposition, puis elle est considérée comme ayant toujours été une évidence. (35)»

Que la Conscience soit avec nous !

 

 

(1) Jim Gabaret, William James et la naissance de la philosophie, les racines du ciel, France culture, janvier 2016

(2) « Il y a une force extrêmement puissante pour laquelle, jusqu’à présent, la science n’a pas trouvé d’explication formelle. C’est une force qui inclut et régit toutes les autres et crée même chaque phénomène qui opère dans l’univers, et que nous n’avons pas encore identifiée. Cette force universelle est l’Amour. » Thierry Janssen, La plus grande découverte d’Albert Einstein, Paris, Psychologie Magazine, Mars 2016 p.186

(3) Miriam Gablier, Jusqu’où ira l’intelligence artificielle, Inexploré, Paris, INREES SAS,Automne 2014, p.60

(4) David Chalmers, L’esprit conscient, Ithaque, 2008

(5) Lionel Naccache, Observer la Conscience, Pour la science Hors-série, Paris, Scientific American, Juin 2019, p.75

(6) Après de nombreuses expériences comme avec le test du miroir il apparait que les animaux ou en tout cas certains d’entre eux sont des êtres conscients. Comme ceci fut affirmé par les neuroscientifiques « de l’université de Cambridge qui ont signé une déclaration sur la conscience animale mettant en avant ses similitudes avec la conscience humaine. » Marielle Mayo, La conscience est-elle insaisissable ? Les mystères de la science, Paris, Oracom,Janv Fev 201 p.37

(7) Conscience de chaque individu mais type diffèrent de conscience aussi : conscience perceptive, conscience morale, conscience de soi, ici nous nous penchons plus en amont sur cette dernière.

(8) Le philosophe Ervin Laszlo le compare lui à « une turbine » qui produit un courant d’électrons, d’électricité, c’est à dire qu’« un objet tangible produisant quelque chose d’intangible, nous ne voyons ni n’entendons l’électricité ; nous savons seulement qu’elle existe par des effets qu’elle produit. C’est tout fait proche de ce qui se passe avec la conscience. Nous faisons l’expérience d’une multitude de sensations, de sentiments d’actes de volonté et d intuitions que nous appelons conscience, mais nous ne percevons pas la conscience elle-même. (…) tout ce que nous observons c’est de la matière grise et des réseaux de neurones s’agençant de façon complexe. Quand le cerveau arrête de fonctionner, le flux cesse ». Ervin Laszlo, Notre conscience est-elle cosmique ? Inexploré, Paris, INREES SAS, Automne 2014, p.102

(9) Les travaux des neurosciences montrent que toute perception débute par une étape non consciente. Au moment où une situation frappe notre rétine, les aires visuelles de notre cerveau commencent à s’activer avant même que nous percevions l’image consciemment pendant environ 300milliemes de seconde. Nous avons fait le choix délibéré de ne pas se pencher ici sur la question de « l’inconscient », bien trop vaste pour cette réflexion. 

(10) Par exemple un malade d’épilepsie qui n’a pas conscience de lui-même ou de son environnement 

(11) Jocelin Morrison, L’ultime convergence, Paris, Guy Trédaniel éditeur, 2018, p.109

(12) « Ils sont comme une couronne d’épines entourant le cerveau (…) ce système pourrait expliquer la conscience dans le cerveau parce que cette couronne neuronale est très densement connectée aux deux hémisphères et surtout parce qu’elle prend naissance dans une structure cérébrale très particulière : le claustrum, une fine bande de substance grise qui jouerait le rôle d’interrupteur on / off de de la conscience de soi comme l’ont montré des stimulations chez des patients épileptiques. » Idem

(13) Marielle Mayo, Les mystères de la science op cit. p.37

(14) Lionel Naccache, Observer la Conscience, op cit. p.80

(15) Arthur Leroy, Star Wars, un mythe familial, Psychanalyse d’une saga, Issy-les-Moulineaux, ESF éditeur,2015, p.41  

(16) intentio : action de tendre vers  

(17) René Descartes, Discours de la Méthode, Quatrième partie, Librio, coll Philosophie, 2015, p.40

(18) Bertand Vergely, Comprendre pour aimer, la philosophie, glossaire, Toulouse, Edtions Milan,2009 p374

(19) L’objet visé par ma conscience "porte en lui-même, en tant que "visé"", un cogitatum (ce qui est pensé), c'est-à-dire que l'objet est toujours porteur d'un contenu relatif à ma conscience. Ce point de vue du sujet sur la chose va donc en orienter la perception : par exemple, la perception du robot laser se rapporte toujours à tel robot laser singulier

(20) Ainsi en nous interrogeant sur ce qu’est la conscience, les homos sapiens-sapiens que nous sommes cherchons à connaitre ce qui nous permet de connaitre, nous voulons avoir connaissance de ce qui nous fait prendre connaissance. A l’image de Rey dans la caverne de l’ile des Jedis, dans les derniers Jedis, cette recherche est une véritable mise en abîme, un jeu de miroir sans fin, qui cherche la source de la prise de conscience dans la conscience et ainsi se défile à elle-même comme un mirage.

(21) Les deux termes dans la version français sont utilisés de façon équivalente pour traduire l’expression en anglais « stretch out with your feelings ». Nous n’entrerons donc pas dans une distinction conceptuelle entre les deux termes mais si bien sûr celle-ci serait pertinente. Nous rappelons simplement ici que pour Spinoza l’intuition est la connaissance du troisième genre c’est à dire la connaissance supérieure, immédiate des idées adéquates.

(22) cité d'après Le Petit Robert de la langue française, Paris, 1990, p. 1830

(23) Jean Yves Bilien, Au-delà du miroir, l’âme la conscience, la spiritualité, collection document, janvier 2017

(24) Selon le physicien Harry Stapp et de nombreux méditants, « l’attention est la clé […] elle module l’activité du cortex préfrontal. L’action de l’esprit se traduit physiquement par des processus quantiques. La façon dont la personne modifie à la fois son expérience consciente et son état cérébral. Encore une fois, en physique classique, l’état mental est supposé causé par l’état cérébral mais n’agissant pas rétroactivement sur lui » Jocelin Morrison, L’ultime convergence, op cit, p.115

(25) Alexis Lavis, Des chevaliers venus d’Orient, Philosophie magazine, hors-série Star Wars tu comprendras, Paris, Octobre 2015 Janvier 2016 p.48

(26) idem

(27) « Synchronicité, clairvoyance, télépathie, EMI, expérience chamanique… A chaque fois il y a une anomalie du temps ou de l’espace qui nous indique que ces phénomènes extraordinaires relèvent d’une capacité à sortir de notre réalité- caractéristique de la conscience. » Philippe Guillemant, Miriam Gablier, Jusqu’où ira l’intelligence artificielle, op cit, p.63

(28) Propos du Dr J Schwartz , psychiatre et expert en neuroplasticité le 11septembre 2008 à l’Onu, Jocelin Morisson, L’ultime convergence, op cit, p112

(29) William James, Etudes et réflexions d’un psychiste Une conscience Mère, Inexploré, Automne 2018, p29

(30) Jim Gabaret, William James et la naissance de la philosophie, les racines du ciel, France culture, janvier 2016

(31)« On peut dire que le 15 décembre 2014 est une date historique. Ce jour là la médecine française reconnait enfin dans un document officiel d’Etat l’existence d’un nouveau concept, à savoir celui d’une conscience totalement indépendante de la matière qui agit sur le cerveau à la manière d’un nuage électronique d’un ordinateur. Dans la thèse de doctorat en médecine de François Lallier, que j’ai eu le plaisir de diriger, cette hypothèse avant-gardiste permet de comprendre et d’accepter les expériences vécues par certaines personnes au cours de leur arrêt cardiaque. » Dr Jean Jacques Charbonnier, La conscience intutive extra neuronale, Guy Trédaniel éditeur, 2017, p.7-8

(32)Dès 1988 Pim Von Lommel étudie les cas de 344 patients en état de mort clinique, ayant survécu à des arrêts cardiaques, et s’interroge sur le fait que 18% des survivants témoignent d’une expansion de conscience au cours de cette période d’inconscience, comme des perceptions hors du corps, perçu des évènements que leurs états ne leur permettaient pas de percevoir, rencontré des proches décédés ou communiquer avec eux par télépathie. Afin de balayer l’idée que cela est pu être une reconstruction partielle de l’expérience par le cerveau des patients, il a été démontré que l’activité cérébrale « cesse totalement au bout de quinze secondes » et que les patients de ces études « ont expérimenté simultanément un arrêt complet du fonctionnement cérébral et une expansion de conscience avec des perceptions précises.

(33)Ervin Laszlo dans Jean Yves Bilien, Au-delà du miroir, l’âme la conscience, la spiritualité, collection document, janvier 2017

(34)Pim Van Lommel, Une conscience infinie. Inexploré Hors serie n°1, Paris, INREES SAS, Novembre 2012, p.60

(35)Schopenhauer, Apocryphe

« Il y a une force extrêmement puissante (…).

C’est une force qui comprend et régit toutes les autres.

Elle est derrière tout phénomène

qui opère dans l’univers »

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